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02/11/2006

à l'attention de monsieur et madame V.

J’avais envie de vous écrire cette lettre pour vous dire combien j’aurais aimé réaliser l’interview que vous avez donnée au journal La Croix, vingt-deux ans après la mort de votre enfant, Grégory, et à la veille de la diffusion d'un téléfilm sur ces événements. J'aurais voulu faire cette interview, non pas pour des raisons bassement journalistiques ou pour ramener un scoop pour le quotidien pour lequel je travaille. Non, j’aurais aimé la faire uniquement parce nous vous la devions. Nous, la société, la presse, moi.

Les plaies ne sont pas refermées, les ruines sont encore fumantes. Je le vois quand on parle de votre affaire, l’affaire V. Celle-ci suscite une passion qui dérange ou une indifférence qui arrange. Dans les rédactions, il est courant que les responsables ne veuillent pas trop qu’on rouvre ce dossier sous le prétexte qu’elle est ancienne et qu’on en a trop parlé. Cette attitude cache surtout un malaise, celui d’avoir contribué presque sciemment au chaos judiciaire que vous avez traversé. Alors plutôt que de gratter ces plaies mal cicatrisées, on fait comme si elles n’existaient pas. Alors que tout autour de nous flotte une odeur de gangrène généralisée.

Ancienne et nouvelle générations de journalistes assurent que les pratiques de l’époque n’ont plus cours. Et pourtant cela n’a pas empêché un quotidien de titrer il y a quelques jours « L’affaire Grégory pourrait rebondir ». Tout ça parce qu’une dépêche AFP a annoncé une procédure judiciaire pour rouvrir le dossier de la mort de votre enfant sur la base de « nouveaux éléments » qui seraient apparus durant le procès de Jean-Marie V. devant la cour d’assises de Dijon en 1993.

Pour ma part, je ne sais pas si l’affaire Grégory peut rebondir. Je me dis juste que le fait qu’une procédure se base sur de « nouveaux éléments » datant de 1993 m’incite à la prudence dans les conclusions qu’on peut en tirer. Depuis 13 ans, quelque chose aurait échappé à tous ceux, et ils sont nombreux, qui scrutent cette affaire à la loupe. Encore aujourd’hui, nous sommes donc à la merci de la source judiciaire reprise sans recul, sans analyse, sans précaution.

J’ai également la faiblesse de croire que vous, si vous aviez un élément qui permettrait de faire « rebondir » le dossier, vous l’auriez fait savoir depuis longtemps. Vous le voyez, les amalgames et les conclusions hâtives n’ont pas disparu de nos pratiques, même si pour ma part, bon nombre de mes amis journalistes seraient incapables de faire le millième de ce qu’on vous a fait subir.

J’ai appris le journalisme et les faits divers sur les ruines de ce dossier. Depuis, il m’est arrivé quelquefois de faire des interventions sur les faits divers devant des étudiants en journalisme. A chaque fois, je leur ai demandé ce qu’ils avaient retenu de l’affaire Grégory et de l’affaire de la Josacine. Et à chaque fois, ils m’ont répondu par des approximations, des erreurs, des certitudes, des idées reçues. Avec toujours cette phrase horrible et sans fondement qui revenait : « C’est la mère non ? ». Il fallait alors que je recadre les choses pour que ces étudiants se rendent compte du gouffre existant entre ce qu’ils pensaient et la réalité.

Par ailleurs, les articles et les interviews que j’ai pu écrire à l’occasion du téléfilm de France 3 ont été publiés sur le site internet de mon journal. Là, les lecteurs peuvent réagir en laissant des commentaires. J’ai pu lire des choses étonnantes notamment cette phrase à propos de Christine V. : « Il y a trop de zones d’ombre dans le passé de cette femme ».

Ce que je me demande, c’est comment ils se sont forgé leur conviction ? Sur quelle base, quelles lectures, quels souvenirs ? De quelles zones d’ombre parlent-ils ? En savent-ils quelque chose réellement ? J’en doute fort. J’en arriverais presque à croire que ces fausses certitudes sont ancrées en nous, que cette affaire se transmet de manière inconsciente, jouant sur des ressorts intérieurs insoupçonnés. On ne sait rien, mais on croit se souvenir que c’est la mère qui a fait le coup. C’est la théorie la plus séduisante, la plus romanesque, alors que la justice vous a blanchie et vous a même fait des excuses pour vous avoir accusée à tort. Le travail de sape des journalistes à l’époque est encore à l’œuvre avec ses titres ravageurs, ses photos détournées, ses unes ravageuses... Le téléfilm de France 3 permettra de rétablir une part de vérité. Mais vous le savez comme moi, beaucoup d’erreurs ne pourront pas être rattrapées.

Monsieurs et madame V., tous ceux qui liront ce texte sauront qui vous êtes. Ce n’est pas de la fausse pudeur de ma part de ne pas vouloir écrire votre nom. C’est l’envie illusoire de vous redonner cet anonymat auquel vous n’avez jamais eu droit, de vous permettre de retourner dans cette ombre que vous n’auriez jamais voulu quitter.

Monsieur et madame V., vous avez été des gens simples (au sens noble du terme) pris dans une machine médiatico-judiciaire complexe. Cette simplicité vous a perdus car vous n’aviez pas les armes pour faire face au rouleau compresseur qui a cherché à vous écraser, mais elle vous a aussi sauvés au bout du compte. C’est tout le paradoxe de cette histoire. La simplicité de votre amour en a fait la force. Il n’y aura pas de happy-end à cette histoire. C’est à vous de continuer d’écrire la suite de votre vie. Entre vous. Loin de regards si c'est encore possible. Loin des jugements.

 

David Carzon

 

A lire en complément :

L'interview de Laurence Lacour, auteur du livre Le Bûcher des Innocents (éditions Les Arênes)

L'interview de Denis Robert, journaliste à Libération, auteur du livre Au coeur de l'affaire Villemin (éditions Hugo Doc)

L'interview de Stéphane Debac qui interprêtre le juge Bertrand dans le téléfilm de France 3 

Commentaires

Vous citez l'affaire V. en exemple face à vos élèves. Même si c'est l'exemple de "l'incompréhension généralisée à laquelle il faut absolument donner une réponse" (c'est bien humain, d'avoir réponse à tout), n'est-ce pas là encore une façon de toujours ramener cette affaire dans les mémoires ?
Pour ma part, je trouve plutôt que c'est un hommage, le fait de rétablir l'incertitude - à défaut de rétablir la vérité.

Je ne suis pas journaliste, et je me demande quelle réaction je pourrais avoir à propos d'un verdict, d'une vérité. Peut-être rien ! ma vie n'est pas faite de celles que je lis dans la presse. Certainement, la méfiance : comme vous le dites, des "éléments nouveaux" au bout de tant de temps... en même temps, parfois, on cherche une montre partout dans la maison alors qu'on l'a au poignet...

Mais voilà, moi aussi, je suis curieuse. Alors parfois les titres de la presse à scandale arrivent à attirer mon regard et même mon attention. Je n'achète pas, mais je ravive des questions.
Vilain défaut. Tellement humain.

Écrit par : Nondi | 06/11/2006

Cher David,
"C'est la mère non ?"
Tu sais à quel point cette phrase cruelle peut faire mal lorsqu'il arrive de la surprendre ou de la saisir au hasard d'une conversation anonyme par la mère à laquelle on fait allusion, et qui se trouve là au milieu des interrogateurs sans qu'ils le sachent.
Tu sais notre attachement aux uns et aux autres pour Christine et Jean-Marie grâce au formidable travail de Laurence.
Quel enseignement les journalistes ont-ils tiré des désastres médiatico-judiciaires de la Vologne ?
Aucun, puisque 10 ans plus tard avec la Josacine, ils recommencent sauf que les parents de la petite fille ne leur ont pas facilité la tache.
Alors, ils feront payer différemment ces parents silencieux qui refusent de s'exprimer dans les médias pour satisfaire l'opinion publique.
Ces parents malheureux apprendront qu'on ne dit pas NON à la presse.
La douleur, le crime d'un enfant. C'est vendeur !
La vérité judiciaire, ça oblige les journalistes à travailler sur le dossier criminel. C'est très pénible pour eux !
Une bonne "erreur judiciaire", c'est plus palpitant qu'un coupable emprisonné, jugé et condamné.
Il ne faut surtout pas croire que les médias se soient mieux comportés avec cette seconde affaire.
Les victimes étaient différentes, leur avocat était différent.
C'est un détail que les journalistes ont négligé.
On a, trop souvent, à tort, assimilées les deux affaires. Une erreur monumentale de la presse. Ces deux dossiers n'ont rien de comparable sur le fond, si ce n'est la mort d'un enfant.
Je ne vais pas te parler de deux dossiers que tu maîtrises suffisamment pour ne pas t'égarer comme d'autres confrères.

Ta lettre est juste.
Christine et Jean-Marie la mérite.

Écrit par : corinne | 06/11/2006

Merci pour cette famille à jamais meurtrie...

Écrit par : joris | 06/11/2006

Il fallait lire :
Christine et Jean-Marie la méritent.

Écrit par : corinne | 06/11/2006

merci corinne pour tes interventions toujours aussi justes.
En passant, tu ne devais pas me tenir au courant pour ton bouquin ? N'hésite pas.
David

Écrit par : david | 06/11/2006

Les commentaires sont fermés.

 
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